L'exercice du skieur Sophie Coiffier Éditions L'Ire des Marges
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L'exercice du skieur
Sophie Coiffier
Éditions L'Ire des Marges
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Judicieux, engagé, à contre-courant, « L’exercice du skieur » est d’une magistrale construction.
Singulier, et dans le charme vif de chacune des phrases-pensées, c’est une descente à ski de haute voltige. L’avant-garde sportive et sociologique tirée au cordeau.
L’exercice littéraire, la montagne et les vallées de diktats, le temps qui passe immanquablement, et qui change le décorum sociétal.
L’idiosyncrasie entre l’avant et ce maintenant, qui touche à l’essentiel. Se maintenir en vie, en posture d’un skieur emblématique et lucide qui dévale la pente, tel un contemplatif d’un paysage tout en mouvement. L’éphéméride de la nature signifiante.
Scène d’un jour, qui demain, sera encore différente. On pourrait penser à Annie Ernaux, à Frédérique Germanaud, aux écrivains (es) qui ressentent le mot comme une étoile de neige entre leurs mains. L’attitude face à l’urgence de garder le cap de ce qui fut formidable et inné.
Ici, il n’est pas question de fonte des neiges. Tout est en suspend dans un style sublimement personnel. Le glas des mouvances, dans cette métamorphose liée aux changements de modes de vie. Figer ce printemps 2022, dans une petite station qui se meurt. Les cycles en continu mais les habitus qui s’épuisent. Ici, Sophie Coiffier rassemble l’épars. Des souvenirs d’enfance, jusqu’à la calligraphie douloureuse d’une nostalgie. Hédoniste et lucide, elle somme et convoque la contemporanéité et la déliquescence d’une cartographie sociétale. Elle écrit en posture de devoir.
« C’est ainsi que la ville, découpée en quartiers bien définis, a lentement sombré. »
« Pendant tout ce temps, je sillonnais les rues sans destin, dévalant couloirs et chemins goudronnés, dans l’époque nonchalante, la suite m’a trompée. »
Urbaniste du verbe, observatrice, « ce qui est bien avec les utopies, c’est que personne ne les habite vraiment. Ni ceux qui les conçoivent, ni celles et ceux qui en achètent les appartements. D’un point de vue étymologique, une utopie est un non-lieu. En cela Évry-Ville-Nouvelle, c’était exactement le contraire, puisque la ville au départ avait poussé sur le modèle anglais, d’une forme de cité idéale, façon Oxford... »
Les mutations politiques, qu’est-ce-que la neige et cet exercice mental dont Sophie Coiffier œuvre à l’exutoire ? Un livre magnifique, de sens et de réflexions.
La trame-décennie, et l’enjeu du monde, de l’existence, comme l’éthique du skieur qui refuse la neige artificielle. Tout est symbole.
Ce texte de renom : « C’est plein d’heures, la nuit. Un bouquet d’heures sur la tombe du jour. C’est pire en hiver. Il faut mettre des mots sur ces unités de temps de peur qu’elles partent sans contenu, il n’y a pas d’action, sinon se laisser aller à écouter aux portes du sommeil sans en avoir la clef. Souvent il n’y a rien, même pas une idée. On est là, à peine mort, sans contenu, sans effort, une toute petite éternité, un souffle. »
« L’exercice du skieur » est d’une grandeur philosophique qui frôle la métaphysique du temps présent. On ressent comme un enjeu, une passation des pouvoirs. L’écriture qui coopère aux immensités d’une trame qui somme les bouleversements, les écologies souveraines et d’urgence sociétale.
Les entrelacs des années 1970/1980, de l’enfance à l’aube nouvelle, c’est un livre stupéfiant, vaste et intime qui prend la main.
« La boule de neige, c’est la cloche du temps. »
Un exercice triomphant, dont on admire notre réalité mise à nue.
« Ce qui a été tracé n’est plus qu’une ombre. »
En lice pour le prix Hors Concours des Éditions indépendantes, et c’est une grande chance.
Publié par les majeures Éditions L’Ire des Marges.
E. L.