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20 février 2025

Cet étrange dérangement François Vallejo Éditions Viviane Hamy

Cet étrange dérangement

François Vallejo

Éditions Viviane Hamy

Mené d’une main de maître, « Cet étrange dérangement » est hypnotique.

Une fiction reine qui trouble la réalité, tant sa force réaliste et l’intensité de ses fulgurances sont les reflets de nos définitions mentales.

D’une haute contemporanéité, ce dérangement qui bouscule les codes, est une mise en abîme des luttes et des visions de la vie.

Ses degrés magnifient cette satire moderne, grinçante, émouvante et superbement intelligente.

Dans le vif d’un regard affûté, François Vallejo nomme la détresse, le mal-être, le nihilisme, chape de plomb sur les existences bien trop lucides.

La saveur d’Harold et Maud de Colin Higgins, le pétillant de Diogène, l’ère des Cyniques.

Les masques qui plombent le désir de vivre.

Les non-dits, l’ubuesque virevoltant. « Un étrange dérangement » est désespérément magnifique.

Il hurle sur les toits, l’autre solitude. Le monde qui crisse sur de la glace. L’effacement du moi et du je.

Ce pourrait être un texte critique, piquant, acide. Le burlesque des douleurs, sauf qu’ici tout sonne vrai.

L’humour est l’annonce d’un délitement existentiel. Il apaise, apporte des couleurs, une douceur dans ce récit qui est le halo des tristesses et des écueils liés à la perte de sa propre estime.

Blaise Astor est un homme encore jeune. Chauffeur de VTC, un anti-héros. Le plus mal placé sur l’échiquier familial. Quelque peu loser, le seul des enfants qui ne profite pas de l’entreprise de ses parents. Seuls son frère et sa sœur dans un corpus carriériste sont au cœur de cette dernière. Mis de côté, la confiance rompue, évincé, il est inconstant, faible, et bohème. Mélancolique, et dans la supériorité des tragédies humaines.

Jusqu’au jour, où lors d’une course dans le petit matin, celle qu’il doit conduire à son travail à l’hôpital Lariboisière, est sur le toit de son appartement, nue, apeurée, frigorifiée et prête au pire. Elle est standardiste, répond aux malades, aux visiteurs. Ici, elle est prise à partie par ses propres démons. Chanteuse lyrique ratée, elle, « oriente des paumés dans un hosto et calme les excités . »

« Chacun sa descente, chacun son point commun. » Blaise, lui voulait être acteur. Il ne se contente que de doublures entre deux courses, et encore.

Il est ici. Il observe cette femme qui va chuter, si personne ne réagit. La foule enfle. Il reste le point le jaune avec sa doudoune. Il observe ce corps magnifique, et ses idées vagabondent. Sauvée par un pompier, elle s’accroche dans cette nudité, se ploie contre Blaise. Deux êtres égarés, qui vont s’assembler et ne plus se quitter. La doudoune sur un corps qui tremble de souffrances. La doudoune jaune est le déclencheur. « Le seul accord possible ».

Ils sont égarés, soudés, rassurés et angoissés. Manichéens, dans une société qui a du mal avec les écorchés vifs. Ceux qui sont quelque peu hors circuit dans cette latitude de se chercher pour se réaliser. Iris Bila et Blaise Astor vont agir, s’aimer. Un peu, beaucoup, passionnément, de travers, avec cette tendresse débordante de clowns célestes, comprise d’eux seuls.

L’Alcazar, la grotte matrice, le réconfort, dans un refuge à leurs images. Des Robins des bois en advenir. Nihilistes, dans une marginalité conquise. Fuir le monde alentour. Créer la zizanie, bousculer les diktats. Les deux familles vont tout faire pour les retrouver.

« Mais eux sur leur plage de galets, dans leur manoir impossible à occuper, ils avaient beau dire, beau faire, ils n’empêcheraient pas l’arrivée de l’hiver, les tempêtes, les grosses marées. La prison illimitée aurait vite fait de se rétrécir. »

« Cet étrange dérangement » est délicieusement engagé. Il donne une chance au lecteur. Coopérer avec ces deux dérangés d’un système. Comprendre l’intime, le sous-bois d’un mental qui ne s’accorde plus avec le vivre-ensemble, et les généalogies hypocrites et surfaites. Les psychoses, les attitudes et actes dans « Cet étrange dérangement » où, tous les deux font d’un road trip en Normandie, le pire et le plus démonstratif cambriolage de leurs propres humanités. Ils sont dans la communion des luttes et des épreuves. Atteindre l’idéal de la liberté. Qu’importe leurs délinquances. Ici, c’est une percée de lumière. Un vaudeville, un tour de manège à l’envers. Les caricatures des familles névrosées et éperdument conventionnelles. La théâtralisation jusqu’au paroxysme. Deux incompris qui volent et pillent pour bousculer le prochain et survivre.

« Besoin de se parler aussi, de se dire ce qu’ils ne s’étaient jamais dit. Qu’ils n’avaient jamais été personne, sauf ensemble. Ensemble, ils n’étaient pas deux, ils étaient quelqu’un. Pas deux, quelqu’un. »

Telle est la clef de « Cet étrange dérangement ». un lâcher de crayons de couleur, un feu d’artifice à la gloire des désaxés.

Ce livre est un papillon de nuit qui se cogne à la vitre des indifférences, des faux-semblants et des transferts d’identité.

Dans une pudeur et la beauté juste, d’un décorum qui serre le cœur.

Sous ses faux airs de clown au nez rouge, un roman immense, tragique et la plus belle histoire d’amour de deux clochards célestes. La mission d'une littérature sans préjugés, débordante de lucidité.

Publié par les majeures Éditions Viviane Hamy.

E. L.

 

 

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