Les mandragores Marius Degardin Publié par les Éditions du Panseur
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Les mandragores
Marius Degardin
Éditions du Panseur
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Précurseur d’une littérature ardente, dont la radicalité stylistique est une gageure.
« Les mandragores » est phénoménal.
Sociologique, psychologique, cette fresque sombre est l’emblème du monde perdu de l’enfance.
Ici, avant tout, l’écriture débranche le conventionnel.
Heurte contre les rochers, le lyrisme du jour, le calme et la normalité.
Surdouée, elle semble née depuis des millénaires.
Une référence dont l’immense pouvoir des mots est une chance suprême de pénétrer dans une histoire dont la création relève du génie.
Marius Degardin, vingt-deux ans, est guidé dans son premier roman par un pouvoir immense, dont la maturité élève la beauté verbale.
L’épicentre du roman se situe à Paris dans les années 80.
Un restaurant « L’Amore e Gusto » à l’abandon.
Les Cipriani, Primo, Piero, Chiara, et Benito, des orphelins.
Les poulbots résistent dans une fraternité dont ils savent que le moindre faux pas sera insurpassable.
L’atmosphère d’un restaurant italien, Géricault, dont l’ombre des parents hante ces jeunes êtres.
Une mère disparue. On ne sait où elle est physiquement.
Les enfants s’inventent une histoire et comblent le silence de rêves et de regrets.
Elle est la bordure de leurs nuits. « Pas étonnant qu’elle est pris un mauvais virage. »
Un manque abyssal et un emblème des faillites sociétales et bien plus encore.
Pourtant, tout aurait pu bien commencer malgré « les claques en cascade et on gardait les marques sur nos joues comme des trophées. »
Une mère en perdition, battue elle aussi par un homme en proie aux addictions et aux convictions d’extrême droite depuis la guerre d’Algérie.
Mais le roman est en deça. Dans l’orée d’une crise dysfonctionnelle, et des filiations torturées.
Dans cette famille : l’aîné, Primo le protecteur, violoniste, dont le tuteur est un aristocrate, M. de P.
Le seul, soutenu financièrement et qui aide matériellement cette fratrie sans lyrisme, triste et désabusée. Dont les seules armes sont la tendresse pour l’un et l’autre. Les soutiens, tant ces oisillons tombés du nid sont démunis moralement. La solidarité bien avant l’heure normale.
Les rêves blessés, le frigo vide, les réunions de famille pour remettre d’équerre les pertes et abandons. Ne pas flancher.
On ressent ce qui diffère de la normalité. La prolifération des douleurs. Jusqu’au jour où la maman envoie une lettre à ses enfants pour annoncer son retour.
Les enfants sont inquiets, et prennent peur. Leur mère reconnaîtra-telle la chair de sa chair ?
Chiara, l’unique fille, aide-soignante à la maternité, dont son bec-de-lièvre « qui formait un beau sourire, ils se mettaient à brailler comme pas possible. »
On aime sa douceur, l’île de sa tendresse, sa ténacité. « Elle en profite pour me caresser la joue. Ça s’invente pas, les grandes sœurs ».
« Danser, c’était aussi une manière de pas finir échouée comme le crabe de Piero. »
Piero, musicien dans un lupanar, aveugle, malade et alcoolique. Un peintre sans regards qui sait tout des baleines. Serait-ce le mythe de Jonas ?
Ce roman pourrait être cauchemardesque.
La mère de retour, et les gosses figés dans cet espace-temps, où l’aiguille du temps ne sait plus s’orienter.
Comment subvertir ce qui advient ?
Mais c’est sans compter sur la puissance verbale de Marius Degardin qui donne la main au narrateur Benito, juste dix-huit ans.
Le plus jeune et le plus fragile et dont le charme est un rêve blessé.
Un jeune garçon qui sait tout des transgressions familiales.
« Les Mandragores » est dans cette prose envoûtante.
Dans une aptitude où l’on sait l’heure haute d’une trame de grande marée, dont la voix est une traversée au long court dans un cercle familial atypique, où la caricature s’efface.
Le règne où la langue invente un rythme nouveau.
La mère est sur le seuil, dans ce port sans attaches.
Benito, interné, fou de douleurs. L’enfance fusillée.
« la nuit venue, je suis remonté sur le bord de la fenêtre. Le ciel était d’un bleu d’encre. Une couleur qui vous donne envie d’écrire et de tout raconter.
Au-dessus de la ville endormie, les étoiles brillaient comme des points qui attendent nos phrases. »
« Les mandragores », « Ça vient de mandras. Ça veut dire sans sommeil. Leurs racines poussent insidieusement dans nos rêves. »
la métaphore des racines qui tissent les aspérités, les souffrances abyssales. Le baobab subliminal.
La loi des parentalités en faillite. Ce livre d’ombre et de lumière qui exauce une satire d’animalité est l’épreuve et le paroxysme des perditions.
Marius Degardin prouve que la littérature outre sa vertu existentielle est le pouvoir suprême d’aller jusqu’au point final quoiqu’il en coûte.
Un livre percutant, sublime.
Une fierté éditoriale, tant la fulgurance de ce roman est l’effroi et la beauté de l’humanité.
« L’homme peut maîtriser en lui tout ce qui doit l’être. Il doit réparer dans la création tout ce qui peut l’être. Après quoi, les enfants mourront toujours injustement, même dans la société parfaite. Dans son plus grand effort, l’homme ne peut que se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde.
Sacré Albert.
Publié par les majeures Éditions du Panseur.
E. L.
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