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29 mai 2026

Springfield Sergueï Davidov Traduit du russe, par Nicolas Stuyckens Éditions Perspective cavalière

Springfield

Sergueï Davidov

Traduit du russe par Nicolas Stuyckens

Éditions Perspective cavalière

Toute la véritable littérature est ici, intrinsèque, sublime et émouvante.

Le réel à fleur de peau.

Une épopée stupéfiante, tant elle offre une ultime approche sentimentale et magnétique.

Les vibrations de « Springfield », un quartier tout près de Kochelev.

Un microcosme où deux jeunes hommes tels des albatros aux ailes brisées, Matveï et Andreï sont l’expression même de l’intensité de ce roman qui semble une auto-fiction, tant elle enserre dans une force inégalée la méticulosité d’un amour interdit dans l’ère contemporaine d’une Russie dévorante de prismes de queerphobie.

Poutine et ses comparses, des filatures intestines, car mentales et oppressantes.

La séquestration de l’homophobie.

« Apprendre à toujours se méfier », tel l’adage de Prosper Mérimée.

« En été, Kochelev, un microquartier de Samara qu’on appelle aussi   « Kroutye Klioutchi », est le Springfield russe, avec ses immeubles de trois étages à l’écart de la ville. »

« On a construit des logements modestes pour les nouveaux nomades – les jeunes pauvres comme nous. On y a établi notre campement à nous, et de temps en temps on va chercher un truc à IKEA histoire de rompre avec le pré-temporel. »

C’est un roman vivant, tant l’immersion ne se désolidarise pas de Matveï et d’Andreï.

Sans lyrisme, la cartographie contemporaine qui capture, tel un film à ciel ouvert, la prégnance des survivances. L'écriture de Sergueï Davidov est prodigieuse et touche au cœur.

On aime ces jeunes garçons qui défient l’ironie de leurs sorts.

La marginalité forcée, la pauvreté aux abois, ils sont l’emblème même d’une jeunesse prise en tenailles par l’intolérance.

« Springfield » œuvre et capture avec finesse et nihilisme, la réalité d’une époque, où la Russie oppresse la jeunesse.

Cette dernière se rebelle, affronte les diktats et ose les gestes dans une sensualité virginale, flagrante et risquée.

La prose exceptionnelle, puissante est l’implosion de ce qui va advenir immanquablement.

Le rêve éveillé. Andreï qui veut devenir grand reporter. La métaphore cruelle de montrer au monde, les véritables faits et les bleus sur les âmes.

Matveï, le poète rimbaldien, riche de cœur, et céleste, dans cette densité où surnagent les douleurs intestines.

Fragiles mais battants, ils communient au monde avec un langage unique.

Celui d’un amour pur et immensément charnel.

« Quand je pense à mon enfance à Togliatti

je songe à des gens qui se détestaient je ne sais

pourquoi

à l’école

dans la famille

dans le quartier

et à la télévision.

Les gens se détestaient mais je ne sais pourquoi

ils se mentaient en disant que tout allait bien tout

était stable

et toujours

ils mentaient. »

Matveï est brisure de glace, rêve éreinté, la transmutation qui maquille les jours sans avenir proche ou lointain.

Une ville industrielle qui ne laisse que le passage des nuages gris.

Les rêves blessés de rage et de tristesse. Ils sont des clochards célestes.

La mère d’Andreï qui aime son fils, mais mal.

Méprisante, elle casse son fils en morceaux avec des mots en bois, craquants et secs.

« Tu es un garçon encore faible. Frêle. Tu n’es pas devenu toi-même ».

Je me suis écarté.

Enfin, maman, je suis gay, je suis pédé, je ne suis pas un mec brillant et je le serai jamais! Je suis un échec. Il n’y a pas de bon rôle pour moi dans ce monde. C’est tout. »

« Tu n’es plus mon fils. »

Comment ces deux êtres éperdus peuvent-ils affronter Le rocher de Sisyphe ?

Matveï qui aime la tristesse, la solitude humaine, être son propre reflet, celui d’une âme pure promise à l’échec.

Il le sait.

C’est ici, le point ultime de ce récit subversif, finement politique et sociétal.

Des garçons qui se risquent au seul passage incandescent, celui de la chorégraphie charnelle.

La Russie, entre la période du Covid et de la guerre en Ukraine. Ici et maintenant.

L’intérieur de l’intérieur d’un régime totalitaire qui endoctrine, frappe et abuse de son peuple.

Les frontières mentales de faussaires.

Comment trouver ici-même une sortie de secours ?

« Et aujourd’hui elle est en tête des villes en faillite.

Il ne nous reste que

les souvenirs et nos fous rires

des prairies et une méditation sur le vide

des lignes de routes à perte de vue

l’uniformité monochrome des grands ensembles... 

Et aujourd’hui encore nous blottissons nos maisons

les unes contre les autres…

La Russie a besoin de notre force

mais nous sommes prisonniers. »

« Springfield » est un chef-d’œuvre. La maturité du style laisse sans voix.

On ressent des frissons, tant ce livre est une mise en lumière des minorités.

Des êtres lumineux et poignants.

C’est une urgence de lecture pour saisir à bras le corps les mots sur les maux de ces deux garçons Géricault.

Censuré par le Roskomnadzor et pour cause, ce livre manifeste, révolutionnaire, ose le pas de côté.

On tombe d’amour et d’empathie pour « Springfield » .

« On ne quitte pas Springfield que pour un endroit meilleur. Et je ne veux penser à rien d’autre. »

 "Dramaturge, écrivain et scénariste russe, Sergueï Davidov vit en exil en Allemagne depuis son coming out et son opposition à la guerre en Ukraine."

Traduit du russe par Nicolas Struyckens. Publié par les majeures Éditions Perspective cavalière.

E. L.

 

 

 

 

 

 

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