Celles qui se taisent Bénédicte Rousset Éditions La Trace

Celles qui se taisent
Bénédicte Rousset
Éditions La Trace
En librairie
ISBN : 979-10-97515-45-4
20 €

Merci beaucoup aux Éditions La Trace, Florence Franc & Jean Philippe Lafont pour l'envoi de ce magistral récit, accompagné d'une sublime dédicace de Bénédicte Rousset.

Mon avis:
« L’adulte n’est que l’armure de l’enfant humilié. » Alain Cadéo.
« Mais qui suis-je ?
Un enfant braillant dans la nuit,
Un enfant braillant pour la lumière,
Et pour tout langage, un cri. » Tennyson. « In Memoriam. »
Émouvant, prévenant, « Celles qui se taisent » est lumineux. Une couverture de laine par grands froids, la marée-basse inspirante, le poème banderole des silences. Un livre bleu-nuit, le courage des mères. « Celles qui se taisent » est le kaléidoscope de femmes. En l’occurrence Caroline et Augusta. L’intrigue est une fenêtre ouverte où le vent pénètre, vif, froid, et insistant. Une histoire cousue d’or et profondément humaine. Caroline est dans le versant de la pauvreté. Battante, altière, le front haut, la larme cachée.
« Non, Caroline n’est pas fréquentable. Une femme seule, si jeune, avec des enfants, ce n’est pas normal. » « Elle a bien dû fauter ailleurs, pour qu’il s’en aille, disent les gens. »
Trois enfants, une maison rangée au carré, la moindre goutte de lait est comptée. Caroline est l’exemplarité, non pas d’une soumission aux tâches domestiques dans son antre, mais sa force de caractère et d’endurance forgent son indépendance et sa résistance.
« Depuis, en créature silencieuse et digne, elle se bat à mains nues contre un monde sans pitié. Caroline visualise si bien sa solitude qu’elle l’effraie. »
Elle travaille chez madame de saint Germain (Augusta) pour trois heures de ménage. Augusta est conformiste, bourgeoise, lasse et mélancolique. Toujours fatiguée, si conventionnelle que les murs de sa maison semblent lisses et froids. Une fille qu’elle éduque plus qu’elle n’aime. Elle désire un fils, implore Dieu. Augusta a vingt-cinq ans, le même âge que Caroline, jeunes et semblent déjà si âgées. Caroline est l’employée et doit rester à sa place et pourtant depuis qu’Augusta pressent Caroline cultivée, elle lui offre du thé. Les conversations restent légères et distantes. Nous sommes dans le livre des silences. Le relationnel n’est pas une corde à nœuds. Caroline a des devoirs, travailler plus pour gagner plus, seule et engagée à affronter le rocher de Sisyphe. Caroline est le berceau de l’humanité, la grâce et la pureté, le féminisme et la loi du silence. Se taire, bousculer les diktats du pied.
« Aucune histoire n’est achevée se dit-elle. Elle n’est qu’un maillon dans le déroulement infini de la vie. »
Agir avec Augusta comme le lait qui ne peut déborder. Les gestes du quotidien étouffent les syllabes sèves. Encerclée d’épreuves Caroline va vivre des drames, Augusta aussi. Tsunami, ces drames sont le levier vers le plein de ce récit des vies de ressacs et de turbulences. Taire la vie en soi, graine maudite, limbe et cachette. Augusta attend un nouvel enfant : l’envoyé de Dieu, le fils vénéré : Jean. Ces femmes mères, emblèmes générationnels, leurs secrets sont des chapelets brisés sur le sol glacé. Dans ce livre poignant, superbe, il y Brieuc. Le seul homme vrai. Magnanime, constant, persévérant, les vertus théologales et les mains lianes. Prenez soin de lui, l’amour règne. « Celles qui se taisent » est criant de lucidité, de regards et d’étreintes. Les invisibles passages vers la rédemption, l’alphabet reflet des pardons à soi-même. La confiance qui délivre la première lettre, telle l’espérance du jour d’après. Bouleversante, sans pathos, l’histoire est dans ce degré supérieur qui assigne le culte. Ici, il y a les paroles endormis dans les coffres des mémoires. Ici, il y a les destinées mêlées, labyrinthe dont le fil échappe aux normalités bien pensantes. Ici, il y a Bénédicte Rousset qui délivre l’histoire de femmes qui sont nos sœurs. Ce récit est le nôtre. Chacun, chacune a un secret enfoui dans les murailles de son cœur. Ce livre est une feuille qui vole au vent des interpellations. On ne peut quitter le point final sans retenir dans nos bras la belle Caroline. Magistral. Bénédicte Rousset merci ! Publié par les majeures Éditions La Trace.