Patte blanche Kinga Wyrzykowska Éditions du Seuil
Patte blanche
Kinga Wyrzykowska
Éditions du Seuil
En librairie
Mon avis :
« Apprendre à toujours se méfier » Prosper Mérimée
Le piédestal de la littérature !
Un premier roman qui dépasse largement ses grands frères.
Attention, une fois en main, impossible de poser cette pépite avant le point final tant il est fascinant.
L’écriture vive, précise, surdouée est une délectation. La justesse de ton : patiente et merveilleuse. L’olympien retient notre regard. Ici, c’est déjà la somme d’un grand livre à plusieurs degrés.
Sociétal, engagé, résolument moderne, un chef-d’œuvre qui dévoile notre contemporanéité. « Patte blanche » lève le voile sur les diktats sociologiques. Chacun (e) est une caricature, un fragment de nos questionnements idéologiques. Il faut dire que les Simart-Duteil représentent le bien-pensant, tout le conventionnel en lumière, la poussière sous le tapis. Les Bourgeois, à l’instar de Jacques Brel. Une maison avec une tourelle, la pelouse verte. Tout irait bien, si, si, « on ne se coupe pas la parole. On s’écoute. On marche sur des œufs. Noël, c’est touchy, comme chacun sait. L’ennui assoupit les émotions ». Dans cette famille trop lisse pour être honnête, l’hypocrisie est le garde-fou. Le père, énigmatique, sommité des autoroutes, régulièrement en périple au Moyen-Orient. La Syrie est son double toit et pour cause. Les enfants grandissants au fil des pages, ah… les enfants , Samuel, chirurgien-plasticien , Paul influenceur, petit bourgeois, faux, de droite dure voire extrême. Clotilde sans histoire aucune, nantie de par son mari. L’histoire monte en puissance. Le père décède. Et là, la vérité va éclater au grand jour comme un ballon de baudruche en pleine figure. Il a un fils caché en Syrie. Les frères et la sœur vont imaginer des conséquences dramatiques. Et la mère dans tout ça ? Elle est effacée, au courant de cette femme mariée avec son propre mari, et ce depuis le début. Elle cache ses rides par de la chirurgie. Elle se blottie dans sa carapace et les faux-semblants .
Ce mélo-drame, gâteau renversé sur la table des dimanches chez les bobos. L’écueil des migrations, la peur de l’autre, le transfert sur les attentats de Pris, l’étrange (er), ce frère des ignorances achevées. Il est ici. Dans les fibres familiales d’une famille qui va se heurter de plein fouet au racisme, au non désir et au refoulement. L’étau se resserre. Le méconnu prend place. Feras est rejeté. Comme une pierre lancée dans la rivière. Ils font bloc contre sa venue. Malgré ses messages où il dit tout connaître d’eux. Là, la subtilité de Kinga Wyrzykowska est époustouflante. Les signaux vifs de notre monde chahuté par une trop plein d’informations. Le récit devient une satire. Les chaises sont renversées. Les barreaux sur les fenêtres glissent. Seule Clotilde cherche son frère dans un silence gorgé de compassion pour cet inconnu, Feras.
« Que risquent-ils eux, à côté des dangers qu’il encourt, lui ? Rien. Fraternité. »
Repliés dans la résidence secondaire, un manoir normand, porte blindée, l’autarcie. Paul est machiavélique, se venge. Ne rien dire de plus.
Un fait divers accroché au fronton des indifférences jusqu’à la folie.
L’antre principale devient la risée du monde. Abandonnée dans l’abondance de la végétation qui reprend son territoire. Ici, tout est symbole !
Un éclat des questionnements politiques et conjugaux. Une fratrie conditionnée et formatée.
Ce livre est à haut potentiel cinématographique. « Patte blanche », la tragédie humaine, le paroxysme des peurs de l’autre.
Triomphant de par sa trame, il en devient universel. Il définie l’œuvre du mal.
Une seule voix résiste en apothéose, celle de Kinga. Bienveillante et généreuse, d’une sincérité intègre.
Haut les cœurs !
Une urgence de lecture. « Patte blanche » est dans la sélection du premier roman des Inrockuptibles & Le prix Wepler.
Publié par les majeures Éditions Le Seuil.