Nous sommes la meute pas le troupeau Sandrine Bourguignon Éditions Sulliver
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Vermeille
Florence Jou
Éditions L'Attente
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« Vermeille » est un récit sensoriel et résistant.
Vignes emmêlées, siamoises, l’écologie dans toute sa plus vive évocation.
La terre spéculative, mise à l’épreuve dans cette remarquable région de Pô.
L’Occitanie et la viticulture dans son sentiment le plus authentique.
Jo est ici. Une femme vive, passionnée, empreinte de sororité.
Elle nous guide dans ce qu’elle pense sauver encore.
La poésie excelle, dans cette narration à l’instar d’un sarmant de vigne.
Le porte-flambeau d’un texte contemporain, sublime, vibrant d’essentialisme.
L’été brûlant ravage l’air. Les vignes semblent la traversée du désespoir.
« La fête est mémorable, le vent pose une ligne noire sur les haies de roseaux et mord la peau de quatre brebis chétives, qui bêlent de douleur. »
« Les prières des Catalans n’arrêteront pas le feu sur le peuple de lianes. »
Jo qui déambule dans les vignes. La force opérative sous ses pas, entre les chairs et les cicatrices. Le passage-gué d’une passion inaltérable.
Elle détourne les diktats d’une agriculture surdimensionnée et contestable.
Jo est dans la ferveur d’une communauté, celle qui honore la rudesse de l’effort.
« Ne restera que des vignes hantées. Des lianes libérées des humains.
Drones, robots désherbeurs, cépages nouvelle génération qui se passeront d’eau, panneaux solaires, capteurs météo, serres bioclimatiques.
Le plan est clair. Toujours plus cynique. »
Jo fatigue. Jo doute. Jo est dans une vigne paradoxale.
En pleine conscience d’une pénibilité exacerbée. Elle résiste avec ses compagnons.
Elle s’écorche les mains, se mue en guerrière face aux échos d’une terre en péril.
Préserver le Vivant. L’anthropologie souveraine ? « Vermeille » entre ici et maintenant, dans cet espace temps où le dérèglement climatique pourvoit aux migrations vigneronnes.
Hommes et femmes en ordre de marche, Jo dans le sillage, d’un départ mental forcé.
Cet ouvrage finement politique, poétique est éclatant de justesse.
Il est la traduction des forces vives et des volontés altières.
L’éthique allouée et le sens d’une responsabilité innée.
Dans une langue charnelle, où l’on sent une autrice convaincue aux moult enquêtes d’un territoire meurtri dans sa chair.
Ce manifeste essentiel est un hymne à la solidarité.
« Ne pas postuler la concurrence mais la complémentarité. Faire éclore un nouveau monde qui englobe l’ensemble des vivants et des morts.
Vous mutilez les mémoires et les rites. »
Les vignerons, ces compagnons dans l’immensité d’une loyauté pour la vigne-mère.
Le vin, le symbole, « et fêter la venue de cet élixir. »
Le soleil qui surplombe chaque geste dans un rituel entre l’espérance ou le doute.
« Équipés de lampes frontales, les parcelles sont un pays où ils marchent. »
« On ne rentre pas chez l’autre par effraction. »
« Remontent les blessures, les oubliés, les jours inhumains.
Ils virent en direction du rivage.
Florence Jou fait don d’une écriture d’élixir.
« Vermeille » est un hymne aux transhumances intérieures.
Un outil sociologique où le lien devient la régénération des possibles.
Une litanie à flanc de vigne.
Comme il est dit dans la présentation de cet ouvrage :
« Comme le rappelle l’anthropologue brésilien Ailton Krenak, si la chute du monde a lieu, alors autant chuter avec force, avec créativité, avec élan. »
Publié par les majeures Éditions L’Attente.
E. L.
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Amin
Samir Toumi
Éditions Elyzad & Éditions Barzakh
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L’archéologie d’un roman, sous ses faux airs d’une envolée créatrice est finement politique.
Nous sommes en Algérie. La contemporaine dotée d’une connivence certifiée avec la réalité.
Le point d’ancrage d’un ouvrage engagé, subtil, qui voit ce que nous ignorons.
Quand bien même « Amin » est présenté à l’instar d’une fiction algérienne. Samir Toumi compose un récit vif sur le pouvoir de l’écriture.
L’imagination ici, est la réussite d’une histoire intelligente et intuitive.
Djamel B est un écrivain en vogue, aux moult succès. En ces temps, une panne d’inspiration le force au silence. Ses lecteurs attendent avec impatience un roman. Tous guettent, surveillent, et scrutent les annonces littéraires.
Fortuitement lors d’une soirée du nouvel an, il rencontre Amin qui veut lui parler en privé.
Il lui dit qu’il connaît tout de lui, son parcours d’écrivain, sa famille et le combat mené par les siens pour récupérer leurs terres dans l’Oranie.
Djamel est intrigué. Amin semble tout savoir et tout connaître de la vie de Djamel.
Que lui veut-il ?
Il va vite le savoir et être troublé par l’étrange demande d’Amin.
Cet homme qui fréquente toutes les arcanes des hautes sphères algériennes.
Il lui propose d’écrire un livre qui dénonce le système, les corruptions, les blanchiments d’argent, les richesses floutées par des malveillances.
Amin est convaincu que ce livre fera changer la donne.
L’Algérie semble s’éveiller. Les questions morales deviennent actuelles.
Amin est-il lui même corrompu et un repenti ?
Pourquoi atteindre le gouvernement par un texte qui va être un détonateur ?
Djamel accepte. Il débute ce grand roman. Une entrée dans une littérature qui le dépasse.
Samir Toumi déploie le pouvoir littéraire.
Il pousse une à une les portes. Sans doute, le double cornélien d’Amin et de Djamel.
Une projection subtile. Tout en gardant en mémoire que toute création est avant tout ce que l’on désire fortement exprimer.
Amin fait découvrir à Djamel les lieux où les hommes et les femmes sont dans un cercle malaisant.
La prostitution, la mafia, les riches industriels, la drogue pour convoitise.
Il fait découvrir à Djamel un monde où l’inspiration est prégnante.
Ici, sera le roman, ici, sera l’outil politique et sociétal .
« La question qui se posait à moi était de savoir s’il s’agissait là de personnes libres et pleinement conscientes de leur position, ou bien de simples pantins en représentation. Dans ce cas, qui tirait les ficelles ?
Amin donne matière au roman.
Pourquoi ce lever de voile ?
Qui le pousse à ouvrir toutes ces portes ?
Serait-ce la fulgurance d’un changement de cap pour l’Algérie ?
La rumeur gronde. Les langues se délient. Djamel est entrain d’écrire un roman.
Quel est-il ?
« Je rêve, et derrière mon esprit attentif, quelqu’un rêve avec moi. Peut-être ne suis-je que le rêve de ce quelqu’un qui n’existe pas. »
« Amin avait-il un jour existé, ou était-il simplement quelqu’un dont j’avais rêvé ? »
« Amin » est une prouesse littéraire. Une création superbe aux riches signaux, où les approches font des étincelles.
Il modifie notre façon de lire et brise nos certitudes.
Dans un jeu habile, surdoué, « Amin » est l’ultime liberté de tout écrivain.
Il éclaire tout en nuance, le pouvoir de la rumeur qui fera tout basculer.
Ici, l’écrivain, le seul, garde la main sur l’écriture.
Les Éditions Elyzad et les Éditions Barzakh viennent de mettre au monde un texte prodigieux sur la notoriété des écrivains. Le public qui attend avec ferveur le livre sacré, le dernier, jusqu’à l’ultime trahison.
Judicieux et brillant « Amin » est matière à réflexions et devrait être lu par tous les étudiants en littérature. Il est l’axe majeur pour comprendre ce qu’un bruit de fond peut contenir de danger.
E. L.
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Ma chérie
Marie NDiaye
Éditions de L'Arbre vengeur
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« On les voyait toujours ensemble, toujours ensemble.
Plus précisément on pouvait le voir, lui, seul, mais elle jamais.
Elle était toujours ensemble, vous voyez. »
« Ma chérie » est un texte lucide, qui frappe fort, tant sa traversée est une implacable mise à nue de l’emprise psychologique.
Un homme parle. Elle répond.
Les voix extérieures de cette dramaturgie, ripostent en écho.
Tant d’années communes, des enfants, comment a t-elle pu fuir ?
Quitter ce cocon où l’amour était un cheminement, la connivence, l’expression du passage du temps.
Mais était-ce vraiment ainsi ?
Lui, qui somme « Ma chérie ». L’immense trahison, l’abstraction de ses fautes personnelles.
Lui, qui accable encore cette femme emblématique de tant et de tant d’autres.
« Ma chérie », elle qui n’a réussi que ses devoirs, s’effacer, ne rien exiger.
Arrondir les angles et baisser la tête mentalement.
Un oiseau blessé en cage, sans espoir de liberté.
Le mutisme pour se protéger.
« J’étais obsédée par cette angoisse, cette terreur de mal faire et d’en être condamnée pour des siècles et des siècles. »
« Je plaisante, je ne suis pas quelqu’un de si important mais je le ressentais ainsi. »
Il articule les incompréhensions, fustige sa femme, encore, la condamne à la faute.
Les vibrations de l’emprise. L’ordinaire flouté par cette immense incursion d’une prise de pouvoir sur l’autre.
Marie Ndiaye est en surplomb. Elle prend note des paroles qui sont la splendeur de l’échec d’un homme hypocrite, criblé de faux-semblants que l’on déteste d’emblée.
Ici, pas de rivalité. Elle se défend dans cette effusion d’avoir franchit la marche de trop de l’escalier d’un antre où elle était toujours sur le qui-vive.
L’impossible retour.
En son cœur, elle est déjà loin et s’échappe du séquestre.
Elle est l’épopée qui glisse vers demain, immanquablement et sans lui.
Chaque jour, la violence qui abat le langage et le geste.
Abandonnée dans l’effort de cette transgression de la normalité.
Les photos en noir et blanc de Denis Cointe initient au charme d’une renaissance en advenir.
« Oh pourquoi m’as-tu quitté ? Où es-tu ? Pour la première fois depuis si longtemps je ne sais pas où tu es, dans quelle rue, ce que tu fais, dans quels chemins, pourquoi, pourquoi m’as-tu quitté ? Qui es-tu, quelle femme peux-tu être ? Que fais-tu sans que je le sache, que te permets-tu de faire sachant que je ne l’apprendrai pas? Oh ma chérie, comment peux-tu vivre et que je n’y aie aucune part ? Comment peux-tu vivre ? Comment peux-tu tout sans moi, sans mon approbation, ma chérie ? Comment peux-tu ? Et moi, moi, comment, comment ? »
La folie terrifiante d’un homme qui abat sa dernière carte.
Marie Ndiaye traque le phénomène d’un harcèlement quotidien, sans répit.
L’étymologie d’un couple sacrifié par l’incantation d’un seul être d’une cruauté de faussaire.
La puissance de l’écriture précise fait saillir les vérités.
Apprendre à toujours se méfier des apparences.
Le masque tombe.
Comme le dit si bien les Éditions de L’ Arbre vengeur : « Convoquant Anna Akhmatova, Sylvia Plath et Emily Dickinson, Marie Ndiaye ajoute sa voix forte et douce à ce chœur de femmes blessées. »
Un texte nécessaire et clairvoyant.
E. L.
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Rose, Marie & Dalida
Catherine Gucher
Éditions Le Mot et le Reste
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« Rose, Marie & Dalida » est la sonorité et l’ardeur d’un titre signifiant.
L’évocation des vérités.
La Réunion dans sa plus triste histoire, dans les années 80.
Dans une prose exceptionnelle, criante, évidente et superbement bien menée.
Cette littérature d’excellence détient le pouvoir de nous mettre en position d’écouter ce drame d’un colonialisme malaisant.
La métropole et son délitement de la fraternité.
Le symbole caustique et avérée d’une île devenue une scène traumatique.
Rose est l’épicentre de ce roman engagé.
Elle a vingt ans et vit chez sa mère dans les Hauts à Sainte-Rose.
La cruauté d’une pauvreté exacerbée.
Rose a perdu sa grâce et sa beauté. Elle a déjà trois enfants dont un fils, Gabriel.
« Depuis le dernier cyclone, la vie dans le quartier des Hauts a repris son cours. »
« Les tôles arrachées remplacées sur les toits et les murs de planches perdues reconstruits. »
« Et de nouveau la peur, la course, la fuite et malgré les cris, les appels à l’aide, une sorte de gros silence épais, couvé dans le ventre du volcan, que Rose entendait en dessous, comme la marche sournoise d’un ogre en chasse. »
Le ton est donné. Rose est ici. Encerclée par sa vie mélancolique. L’ennui dans un rythme empreint de bovarysme. Le désir d’aimer un homme, qui verra en elle ce qui est caché sous ses détresses. Une certaine part de soleil édénique.
En 1977, une voiture rôde au ralenti dans le village. Une belle femme en sort et parle aux mères.
Subrepticement, le loup pénètre dans la bergerie.
On ressent le danger palpable. Des filatures jusqu’aux maisons fragiles et encerclées de misère.
Elle observe Gabriel. Ce petit garçon qui semble abandonné sur la plage. Qui erre et semble démuni.
« Tu ne t’es jamais demandé comment ils sont arrivés chez vous, les fonctionnaires de l’assistance ? »
Esther Dorsainville qui piège Rose par ses mots doux. La culpabilité immense de cette femme-enfant qui va signer les feuillets. Placer Gabriel dans une famille en Métropole.
Afin de lui donner une éducation de privilège.
Il sera heureux là-bas ! Et promis il reviendra lors des vacances scolaires.
Cette dame au chignon, austère et hypocrite, dans une parabole faussée, déroge à l’humanisme.
Elle coince Rose entre les murs de sa catégorie sociale. Enfant encore, égarée et naïve. Elle pense que ce sera bien. Le doute ne l’effleure pas un instant.
Elle veut le bonheur de l’enfant et les promesses dorées de cette femme forcent Rose à dire oui.
La Réunion est prise en otage par une déportation masquée.
L’arrachement de ces petits, et le transfert forcé de deux mille jeunes mineurs.
La France dans toute son horreur.
Le gouvernement français qui veut diminuer la démographie excessive. Repeupler les départements français en manque de population.
Entre 1962 et 1984, des générations d’enfants sont arrachés de leur terre, des bras de leurs mères. Ils sont répartis dans 83 départements français et surtout dans la Creuse.
L’exil contre une fécondité.
Est-ce vraiment la raison première ?
Cette page de notre Histoire est une honte.
Gabriel devient l’allégorie des arrachements. Comme l’on éradique une racine.
La DDASS de la Réunion sous les ordres de Michel Debré et les assistantes sociales déployées sur l’île à l’instar de vautours maléfiques.
BUMIDON, le nom de cette migration forcée.
Rose est un emblème. Elle n’aura de cesse toute sa vie de rechercher Gabriel.
Un deuil impossible. La syntaxe du vivant rompue.
Elle est une lumière noire, sans espaces de sourires. La déportation mentale et son fils devient son regard et ses plus vives souffrances.
Elle prie Marie, cette vierge noire au Parasol. Une statue qui épancher ses larmes.
Dalida, la chanteuse, consolante et douce, devient immanquablement ce qui lui reste comme fenêtre avec vue sur le monde.
Ce roman sociologique, politique, habilement dressé par Catherine Gucher, sociologue et écrivaine, est un lever de voile où arpentent les douleurs et les veilles infinies de ces femmes-mères dont la France a kidnappé les enfants.
L’expérience des faits justes de Catherine Gucher est ici la magistrale réussite d’un roman nécessaire, qui pointe du doigt l’immensité du mal d’une nation.
Les tragédies immuables avec cette justesse d’une sincérité radicale.
Le souci de vérité et « Rose, Marie & Dalida » est une prise de conscience dans l’œuvre du mal.
Cette fiction honore ces enfants qui grandiront, deviendront adultes, perdus à jamais pour leurs familles.
Le drame des généalogies qui perdent les traces originelles.
Le volcan en éruption, les poussières chaudes sont autant de métaphores.
Gabriel Lankrane, l’enfant Géricault, et Rose, sa mère, dont l’État français a écrit qu’elle était défaillante, débile, ne s’est jamais manifestée auprès de nos services.
Les mensonges pour couvrir que Rose aimait avant la danse, les rires et ses petits.
Un roman essentiel, d’immanence cruciale.
En lice pour le prix Hors Concours des éditions indépendantes 2026.
Publié par les majeures Éditions Le Mot et le Reste.
E. L.
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Un chien arrive
Camille Ruiz
Éditions Corti
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Intime et pudique, exaltant et magnanime, « Un chien arrive » est une promesse heureuse.
Une déambulation dans un texte où cohabite Camille Ruiz et Ziggy son et le chien.
Un grand golden Retriever.
Que Piero son mari lui offre, à l’instar d’un acompte hyperbolique du futur.
Un tout petit chien de quelques semaines, grandissant au fil des pages.
Le Brésil pour terre d’accueil, Ziggy pour compenser l’ubiquité.
Apaiser les kilomètres loin de la France.
De dire Le chien, le pose en tant qu’animal respecté. Sa place scellée dans l’espace de vie.
« Le fait d’avoir un chien a sapé mon projet littéraire qui, étant en grande partie autobiographique, s’est dissipé d’une manière que je ne suis pas sûre de comprendre. »
Camille se promène avec Ziggy. Pas d’une façon ordinaire, mais dans un rituel de découverte du territoire. Camille aussi cherche ses repères, ses points d’appuis et les rencontres fortuites dans des endroits les plus improbables.
Ils battent la campagne, les herbes sèches, l’espace virginal pour s’émouvoir de ce temps liane.
Elle et Ziggy, une longe de dix mètres, retenir l’instinct.
Camille est en exploration, devine une ville Brasilia, entre les menaces parfois, les craintes, « les intervalles de solitude dans la ville. » « Plusieurs personnes empruntent de manière répétée le même itinéraire, souvent parce que c’est le plus court, ou le moins dangereux, ou le plus agréable, ces lignes coupent à travers l’espace pour relier deux points que la ville ne relie pas. »
Ce livre est la voix de Camille. En offrant ses découvertes d’un pays qu’elle apprivoise subrepticement, elle prononce l’idiosyncrasie, les diktats et les habitus.
En quête des cris d’oiseaux, le chien bondissant dans ses empreintes. Un corps à corps, l’animal-être, le mimétisme.
Camille convoque les sens et l’amitié animalière n’est plus une histoire en advenir.
Mais le concret et l’installation des responsabilités.
Et derrière elle bourdonne la dimension temporelle de l’espace, la peur qui loge dans le risque du simultané.
Ziggy dépend de Camille.
Camille étrenne ses confidences dans un texte éperdument beau et confiant.
Nous recueillons les ferveurs littéraires, l’attrait de la belle intelligence.
« En côtoyant le monde et Ziggy à la fois, il devient difficile de dire où commence l’un, où commence l’autre. »
« Ma tête s’incline vers l’endroit où est rassemblé ma tendresse. »
La puissance d’une écriture poétique, d’évocation et de traduction.
Camille oriente nos regards vers l’archéologie des sentiments.
Tout ce qui est finement sociologique et politique.
L’arc de la psychologie. L’osmose d’une relation singulière.
« J’ai beau m’en souvenir, la mutité de Ziggy me rend parfois triste et anxieuse, comme face à un tout petit bébé pour lequel il faudrait être « suffisamment bonne. »
Philosophique, la littérature d’excellence, l’altitude d’un presque manifeste.
Ici, les entrelacs savent les mosaïques d’une autrice confirmée.
« Parfois je m’inquiète de ce que Ziggy soit utilisé, par moi ou par quelqu’un d’autre, pour dénouer ou prolonger une histoire qui ne le concerne pas. »
Camille dans l’héritage d’une confiance muée en amour.
Cette texture qui incarne le lien, l’honneur d’une générosité incroyable, entre un récit personnel et les références précieuses sont autant de paraboles que d’exemples à poursuivre.
N’oublions jamais le cher « Perdre Claire » aux éditions Publie.net en 2021.
Puis, « Mon animal » aux éditions Trois Petites Truites.
Camille Ruiz signe ici le triomphe de la concorde et de la connivence entre et Ziggy.
Un chemin de méditation pour le lecteur.
Comme un passage formulé. Le pouvoir d’apprivoiser.
Magistral.
Publié par les majeures Éditions Corti.
E. L.
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La Résidence
Laurent Crassat
Éditions Intervalles
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Cet essai est érudit et dans un même tempo, d’une écriture romancée et riche de clarté.
Dès son seuil inaugural, il est captivant et c’est bien le mot.
Prodigieusement documenté, « La Résidence » lève le voile sur une époque, de La Troisième République et de 1832 jusqu’en 1914 voire plus.
De la Restauration à la Troisième République, nous suivons des yeux les subtilités de l’Histoire.
Les diktats de la colonisation africaine, les accords d’Algésiras de 1906.
Cet ouvrage délivre une véritable conférence à ciel ouvert sur une partie de l’Histoire que nous ne connaissons que trop peu.
« Ces gens nous détestent, c’est évident. Évitons toute provocation inutile. »
« Eugène Delacroix mentionne deux incidents survenus durant ce périple de dix jours à l’intérieur des terres marocaines que de « très peu de chrétiens peuvent se vanter d’avoir fait. »
L’idiosyncrasie de la France sous l’ère de Jules Ferry, dont nous apprécions ce retour aux sources.
« La dernière et la plus redoutable des inégalités issues de la naissance : l’analphabétisme. »
« La Résidence » a quelque chose de sacré. Tant sa teneur est savante et efficace.
« Comme Abd-el-Kader, le bigame et père de dix enfants. Le résistant berbère est autorisé vingt ans plus tard en 1947, à s’installer dans le sud de la France. »
On pourrait annoter de nombreux passages. Les citations en tête des chapitres.
« Tout de qui est arrivé passera. »
Proverbe marocain.
« Celui qui emprunte est esclave de celui qui prête. »
Louis Segond.
Les recherches affûtées et grandioses de Laurent Crassat honorent cette toile de maître.
L’histoire coloniale française est ici une leçon de droiture, prodigieuse d’intelligence.
Cet essai est un outil de référence.
L’épopée de notre Histoire coloniale et plus.
La gloire d’un livre d’une richesse impressionnante.
Un guide pour les étudiants (es) et pour tous le toit du Savoir.
Commencé à Meknès en mars 2013, et achevé à Vimianzo en juillet 2024.
Publié par les majeures Éditions Intervalles.
E. L.
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Le Libraire et le Psychopathe
Christophe Esnault
Éditions Labyrinthes
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Satirique, grinçant, malicieux, « Le Libraire et le Psychopathe » est un bonbon acidulé.
Une saveur exquise. Il est doté d’un sacré humour noir.
Une immersion qui fait saillir l’intimité d’une librairie.
Le pouvoir absolu du libraire avec la main sur le monde.
Sous un prisme presque révolutionnaire, le pas de côté tel Diogène.
Christophe Esnault délivre le plus salutaire et pétillant livre pour les étudiants dans les métiers du livre et un miroir pour les libraires, mais pas que.
Sous ses faux airs de clown au nez rouge, lucide et politique, ce pamphlet décortique le système idéologique d’une librairie.
On aime les séquences.
« Des gens parcourent la moitié de la France, viennent parfois de Lausanne ou de Liège pour un moment privilégié avec le libraire. D’ailleurs, au retour, confrontés à la douane volante, il y a un réel danger, parce que la subversion d’un Damasio ou d’un Bégaudeau, frottés l’un contre l’autre, ça pourrait s’enflammer. »
Le psychopathe, l’humain, ses travers et ses petits sadismes. Provoquer le libraire, tel le fou du roi. Apprendre à toujours se méfier, tel l'adage de Prosper Mérimée.
« Le libraire se cache quand il me sent arriver, mais instinctivement, à pas lents, je le retrouve toujours. J’ai pour lui cette citation de René Girard. Je sais que ça va lui parler. Carrément à fond. « La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange. »
« Le psychopathe est un demi-dieu du transfert, et surinvestir le libraire suppose s’imposer à lui. À l’expertise, des lecteurs, il en reste peut-être deux cents dans l’espace francophone. »
Ce livre écrit avec art et une liberté absolue, où chacune des phrases est calculée, fine, est délicieusement politique et séditieux.
Il vaut mille volumes abandonnés sur une île déserte pour un Robinson psychopathe et un bernard-l’ermite qui passe sa vie à lire.
Une pépite qui fera éclater de rire tout libraire mais pas que.
Faire sourire l’éditeur (trice) le plus désabusé (e) par la conjoncture actuelle.
Un pari réussi. Les sciences sociales en apogée.
Et c'est ici, que la littérature devient une affaire sérieuse.
Un livre vengeur.
Un talisman.
Publié par les majeures Éditions Labyrinthes.
E.L.
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